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Texte par

Nicolas Jolly

L'Union Saint-Gilloise

 

 

Les amateurs d'art habitués à arpenter Bruxelles auront remarqué une effervescence accrue du côté de Saint-Gilles. Depuis un peu plus d'un an et demi, les invitations sur les réseaux sociaux ou via emails se multiplient et offrent de plus en plus d'occasions de se rendre dans cette portion de la ville coincée entre les galeries chic d'Ixelles et l'incontournable centre d'art WIELS à Forest. En moins de deux ans, trois espaces d'expositions singuliers y ont vu le jour, le tout sur un parcours d'un kilomètre à peine.
 
Les premiers à avoir inauguré un espace d'exposition sont cinq jeunes fraîchement débarqués à Bruxelles pour leurs concours d'entrée à l'école d'art La Cambre : Nancy Moreno, Louise Boghossian, Régis Jocteur Monrozier, Raphaël Lecoquierre et Andrea Montano. A la recherche d'une colocation, ils visitent une maison dans la rue de la Victoire. Le bailleur leur fait visiter les étages vu qu'il destine le rez à un bail commercial. A la fin de la visite, un accord inattendu lie les deux parties : les étudiants occuperont toute la maison, y compris l'étage du bas et sa vitrine. Après un an de travaux, une galerie un peu particulière y ouvre : Abilene.
 
La galerie tire son nom d'un article de management américain écrit dans les années septante. Dans Le Paradoxe d'Abilene, le sociologue américain Jerry Harvey montre comment, par peur de s'offenser et de se donner tort mutuellement, les membres d'un même groupe peuvent se retrouver dans des situations qu'aucun n'avait initialement voulu. Soit l'exact inverse du modus operandi adopté par les cinq étudiants qui fonctionnent de manière très flexible. Le groupe est ouvert à la discussion et toute idée est envisageable. La galerie accueille aussi bien des expositions que des concerts et une rumeur laisse même entendre qu'une fois le volet de métal tiré sur la vitrine, un bar clandestin y ouvre de temps à autres. Souvent, les artistes invités à y exposer travaillent sur place, la cave faisant office d'atelier.
 
Parmi les amis de la galerie, les membres du collectif SIN - un «laboratoire de recherche sonore» français - cherchent un atelier. Bruxelles et ses loyers abordables les attirent et ils trouvent leur bonheur environ un kilomètre plus bas que leurs camarades, dans la rue Théodore Verhaegen. Avec la complicité de Martin Belou, artiste lui aussi, ils dénichent un vaste espace plein de potentiel. Il y a une première pièce en bord de rue avec une vitrine et, à l'arrière, une cour intérieure qui mène au corps de bâtiment principal : un ancien showroom de canapés. Avec cinq autres plasticiens, ils forment une ASBL et rénovent le lieu. Son nom de guerre : De La Charge. Dans le bâtiment composé de trois étages, l'espace est organisé en alvéoles autour d'une somptueuse cage d'escaliers. Entre les ateliers, on trouve des parties communes : une bibliothèque, un atelier technique et un lieu pour stocker des matériaux. La pièce dont ils disposent en front de rue est transformée en espace d'exposition. Chaque mois, on peut y voir le travail d'un artiste invité à tour de rôle par l'un des 12 occupants.
 
Interrogé sur le choix de St-Gilles, Erwan Evin du collectif SIN pointe, outre les bas loyers, le maillage associatif important de la commune comme un atout non négligeable. Un réseau dense et très solidaire qui leur a permis de rapidement trouver leurs marques dans les méandres de l'administration belge. Des collectifs comme le Bouillon Kube ou leurs voisins de la Tricoterie se sont à cet égard avérés être de précieux conseillers.
 
Ce réseau de collaborations s'étend aussi jusqu'à Rectangle, sis rue Emile Féron. Rectangle c'est un panneau d'affichage construit par quatre artistes - Cédric Alby, Jérémie Boyard, Pierre-Pol Lecouturier et Xavier Pauwels - posé sur le toit de l'atelier d'un d'entre eux. Depuis une grosse année, le groupe des quatre y expose tous les deux mois une image imprimée d'un artiste choisi collégialement. Cette image, ils la veulent «catapultée» dans l'espace public. L'effet y est : l'affiche se voit depuis le haut de la rue de Bosnie et les passants ne manquent pas d'être surpris par cette proposition au langage bien différent de celui des panneaux de publicité auxquels ils sont par ailleurs confrontés quotidiennement.
 
Au départ éparses, ces initiatives dialoguent et se fédèrent désormais de manière ponctuelle. Des vernissages communs ont ainsi déjà eu lieu et les équipes réfléchissent à d'autres projets collectifs. Outre leur proximité, elles partagent en effet un certain ethos. Les trois organisations se caractérisent par leur approche collaborative et DIY, couplée à une envie d'explorer les circuits de production et de distribution des oeuvres. Récusant l'approche curatoriale, toutes trois lui préfèrent la mise en place d'un réseau de circulation des savoir-faire, construit autour d'affinités électives. L'esprit de revanche est en tout cas étranger à leur énergie. Contrairement à leurs illustres prédécesseurs des années septante et quatre-vingt, ces «artist-run spaces» ne se positionnent pas en opposition aux institutions du monde de l'art - musées ou galeries.[1] Ces espaces constituent un réseau aux méthodes sans doute divergentes mais complémentaires à celles du circuit traditionnel.
 
Une publication commune serait aujourd'hui à l'étude. Sans doute avec l'aide de leur ami Théophile Calot, dont le nom est désormais bien connu dans le milieu des éditions d'artistes, fanzine et autres revues en Belgique. Après avoir écumé les routes avec un mobilier fait maison, sa librairie ambulante, Theophile's papers, a finalement installé sa sélection personnelle et pointue Chaussée d'Alsemberg, non loin du lieu de ses débuts… chez Abilene. Un adresse en plus à visiter lors d'une promenade dans ce quartier en éternelle mutation, mais surtout une branche supplémentaire à ce réseau aux collaborations fécondes. Il sera intéressant de voir ce petit monde se doter d'une nouvelle existence sur papier, leur permettant sans doute de pousser encore un peu plus loin ce qu'ils ont commencé. C'est qu'au delà de leurs expérimentations esthétiques auxquelles on adhère ou pas, il est difficile de ne pas s'accorder sur la fraîcheur et le dynamisme qu'apportent ces entreprises à la scène bruxelloise.

[1] Ceux voulant pousser la comparaison plus loin auront tout le loisir de se pencher sur l'excellent «Artist-Run Spaces» de G.Detterer et M.Nannucci paru chez JRP Ringier l'an dernier.

http://www.abilenegallery.com/
http://delacharge.com/
http://www.rectangle.be/
http://theophilespapers.tumblr.com/

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