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JEF GEYS

MARTIN DOUVEN — LEOPOLDSBURG — JEF GEYS

09.09 - 31.12.2011
M HKA, Antwerpen

By Virginie Devillez

Martin Douven — Leopoldsburg — Jef Geys

Pour sa dernière exposition au M HKA, Jef Geys repart d’un des «mythes fondateurs» de son travail et propose une rétrospective qui balaye une grande partie de sa production à travers, principalement, la notion de peinture, et de l’œuvre, à l’heure de sa reproductibilité.

Le point de départ se situe dans la région de Leopoldsburg, en Campine, là où Jef Geys est né, là où débute son œuvre, avec l’idée de faire de son biotope, sa région, un laboratoire à portée universelle, où le local devient le réceptacle d’un ensemble de nouvelles théories à la fois artistiques et politiques que Geys glane depuis les années cinquante. Et du local, Geys cherche sans cesse un fil le rattachant à une histoire qui dépasse les frontières provinciales, comme l’atteste l’exposition également en cours à Mol sur Mon Van Genecheten, un religieux du coin, qui rencontre Teilhard de Chardin en Chine (1). Enfin, du local à l’universel, Geys relie incessamment sa vie personnelle, des éléments apparemment anodins du quotidien, à cette ligne particulier-général pour conter une histoire qui unit trois éléments clefs de la vie de l’Homme : sa vie personnelle, son environnement local et enfin son rapport au monde que Geys raccroche à une pratique de l’art qui, par le biais de ces divers camouflages, se refuse, de prime abord, à toute interprétation, remettant ainsi en cause l’hégémonie d’une pratique (la sienne et celle des autres), comme celle de la critique.

Balen en Campine, là où vit actuellement Jef Geys, est la commune d’origine de son épouse Mia qu’il rencontre en 1958. Son père, Fik Dammen, un négociant de bétail, revient de temps à autres avec des trouvailles du café Den Bonten Os où il fréquente les autres commerçants de sa profession. Il ramène un jour un tableau sans cadre représentant un lac romantique avec deux cygnes. L’œuvre provient des ateliers Douven. L’entreprise de Martin Douven (1898-1973) sise à Leopoldsburg compte parmi les grandes «success stories» de la Campine. Ce peintre, qui vendait depuis les années vingt ses tableaux aux marchands de meuble de la région, mit plus tard ses enfants au travail en créant une méthode de peinture à la chaîne, chacun assurant une partie de la toile et le père donnant la touche finale. Après la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise s’étend, s’exporte et se lance également dans le commerce de cadre, car les toiles encadrées rencontraient davantage de succès auprès du public. Un journal américain qualifie même Martin Douven de «Henry Ford de la peinture à l’huile» (2).

Jef Geys est né la même année que François Douven, l’un des neufs enfants Douven, fréquente la même école que ce dernier et vit à proximité de cette famille : chaque fois que Jef rend visite à son camarade, il aperçoit, attenante à la maison, la manufacture en pleine activité. Doué pour le dessin, Geys suivra lui-même une formation artistique, à Anvers puis à Hasselt, avant de s’installer dans sa région natale pour enseigner, cette même région natale où il rencontre Mia, à un moment où se posent des questions cruciales : qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui est pseudo-réel, que signifie l’abstraction, que sont les lignes de force d’une œuvre, qu’est-ce qui rend une image attrayante ? Et grâce au père de Mia qui offre à Geys son Douven aux deux cygnes, naît la première toile d’une longue série, celui-ci reprenant des tableaux réalistes qu’il couvre de peinture noire pour n’y laisser que des formes géométriques essentielles (cercle, triangle…).

Dans cette lignée, le M HKA présente également la série des semences inaugurées en 1963 par Jef Geys qui, dans un autre registre iconographique, jouent également sur la notion de reproductibilité et d’art «populaire». Chaque année, Geys choisit un sachet de semences (fleur, courge, chou…), l’accessoire favori des classes dites populaires lors de leurs loisirs axés, souvent, sur le jardinage, qu’il fait reproduire à grande échelle dans un processus de fabrication mécanique, inscrivant l’œuvre dans un concept sériel qui rappelle l’art minimal, mais aussi le pop et les Fleurs de Warhol par l’usage de la laque. Allégoriquement, les semences réfèrent aussi aux pigments, une peinture en devenir.

De même, la série des fruits relève de ce mouvement de saturation formelle et chromatique par l’usage de carrosseries de voiture marquées par une légère protubérance. Comme les semences à la laque, les fruits en carrosserie jouent sur une séduction facile alliée à la critique du goût, rappelant aussi à quel point Geys remet en cause l’hégémonie, quelle quelle soit, en sacralisant le trivial, en cherchant sans cesse, dans son travail, à cerner des éléments propres à une tranche de la population, ce qui lui permet aussi de rendre leur statut de sujet à des personnes que la société a réduites à celui d’objet. Ce parti pris est poussé au paroxysme au M HKA où Geys expose directement des morceaux de carrosserie de voitures sur des consoles en bois.

Cette question du populaire versus avant-garde, Geys se la pose depuis les débuts de sa pratique artistique, question née justement du succès remporté par Douven. En effet, pourquoi, alors que Geys, du point de vue artistique, se sent redevable à Brancusi, ne pourrait-il pas aussi exploiter la popularité de l’art à la Douven, répondant ainsi à ses convictions politiques, tout en lui permettant de gagner de l’argent. «Une combinaison Douven/Brancusi serait l’idéal» (3). Cette clef de son œuvre, indissociable de sa compréhension et au premier abord impossible, est exploitée tout au long de l’exposition proposée au M HKA ; à ce titre valent tout un discours les œuvres du peintre Louis Jacques Camerlinckx, Fille aux fleurs, L’Espagnole, Après le Bal, Andalousie, Ophelia, Fille au lait, abondamment reproduites par l’entreprise Douven, qui rapellent les portraits et nus à la fois vulgaires et affriolants de Picabia, dans un style purement conventionnel. Cette référence indirecte illustre, à nouveau, à quel point Geys cherche aussi et surtout à sacraliser le trivial (et son dérivé, la pornographie), tout comme Picabia recourt parfois à une imagerie rappelant les «bas instincts», s’opposant aux buts et définitions idéalistes de l’art.

Et comme Jef Geys se joue des dictats et de l’hégémonie du bon goût, ou du bon discours, l’exposition du M HKA demande donc au visiteur de se faire sa propre idée et se livre principalement au travers d’une importante série d’œuvres, de quelques extraits de textes photocopiés et apposés à même les murs, grâce aussi à des documents ou des archives visuelles, brutes, sans appareil critique, tout comme le Kempens Informatieblad publié pour l’occasion par les bons soins de Jef Geys qui permet de lire une histoire ouverte.

(1) Jusqu’au 04.12.2011 au Musée Jakob Smits.(2) Au début des années septante, nécessitant un apport de capitaux, l’entreprise fait appel à un partenaire industriel américain qui, finalement, fera fermer la firme. (3) Voir le texte de Franz W. Kaiser publié dans le Kempens Informatieblad paru à l’occasion de l’exposition.

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