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POPPOSITIONS

OFF FAIR

20.04 - 22.04.2012
Gare Bruxelles-Congrès

Par Devrim Bayar

Les foires sont pour l’art ce que le porno est pour l’érotisme. (Frank Vande Veire à propos de l’oeuvre de Guillaume Bijl)

Le maelstrom Art Brussels est passé, laissant sur son passage cernes, migraines, pieds gonflés et quelques souvenirs flous d'expositions à peine entrevues. Cette année, plus que tout autre, Bruxelles aura vu l'éclosion de nouvelles initiatives et lieux dédiés à l'art contemporain, contraignant chacun à un agenda de ministre. L'une d'entre elles s'est distinguée du lot et comblé les attentes des amateurs de propositions novatrices et intelligentes : la nouvelle foire off dite POPPOSITIONS.

Initié par la jeune curatrice Liv Vaisberg, également directrice de la galerie nomade Ponyhof, et développé en collaboration avec le commissaire d'exposition indépendant Pieter Vermeulen, avec l'aide d'Aleksandra Eriksson et Bart Verschueren, POPPOSITIONS a pris ses marques dans la gare de Bruxelles-Congrès, un lieu qui, bien qu'encore affecté à sa fonction première, s'est profilé depuis quelques années comme un centre artistique et culturel dédié à la création contemporaine. Dans le hall de la gare, les espaces adjacents et le bar, l'équipe a présenté une intéressante sélection d'initiatives locales assez jeunes, nomades et à but pour la plupart non lucratif. En dépit de la vitesse d'exécution du projet, qui s'est fait en quelques mois à peine, et l'absence de financement, auquel la plupart des participants sont tous habitués, le résultat est remarquable de professionnalisme et d'originalité.

En bas de l'escalier qui mène au hall de la gare, c'est au bookshop Théophile's Papers qu'il revient l'honneur d'accueillir les visiteurs. Basée à Bruxelles et Paris, cette plate-forme de diffusion d’éditeurs indépendants, fanzines, journaux, magazines, spécialisée en art, photographie, typographie et illustration, propose une sélection de ses meilleurs titres sur une table conçue par Valérian Goalec en équilibre sur les marches qui font office à la fois de support au présentoir et de sièges pour les lecteurs. Commence ensuite la visite de l'exposition.

A l'inverse des foires traditionnelles qui segmentent de manière claire les surfaces d'exposition réservée à chaque participant, les organisations invitées à POPPOSITIONS se partagent le lieu sans limitation. Pourtant aucune impression de chaos ne règne, alors même que chaque organisation a établi la sélection des oeuvres qu'elle présente indépendamment du choix des autres. L'intégration des oeuvres dans l'architecture de la gare inspire un sentiment de sérénité, que rythme seulement le bruit des trains qui passent. Pas de méga installations colorées, bruyantes et tourbillonnantes à voir ici non plus, mais des oeuvres davantage singulières dans leur mode d'exécution et de présentation.

Au centre du hall, une sculpture hexagonale en carrelage évoque ainsi la forme d'une banale fontaine publique désormais inutilisée. L'oeuvre d'Alan Fertil et Damien Texidor, deux jeunes artistes français basés à Bruxelles, est progressivement dégradée au cours de l'exposition, durant laquelle les artistes et d'autres amis tentent diverses figures de skateboard sur cette copie d'un obstacle urbain. Plus loin, une réplique d'un morceau de piscine intitulé « California über alles » constitue l'emblème du duo dont la pratique s'inspire de l’architecture DIY, du mobilier trouvé et de la culture du skateboarding. Etrange combinaison de minimalisme et d'hyper-réalisme, ces deux objets  questionnent d'entrée de jeu le statut de l'oeuvre et ses usages potentiels. Autres formes combinatoires, les images de Karen Vermeren créées in situ dans les vitrines du hall de la gare avec des rouleaux de scotch de différentes couleurs, reflètent, telles des miroirs, une vue de leur propre espace d'exposition, surimposées avec des vues qu'on pourrait qualifier de romantiques de la grotte de Han. Ces étonnantes « peintures de paysage » confrontent ainsi un espace construit à un site naturel et font resurgir les mystères et les processus de construction des lieux.

Plus loin, Abilene Gallery, un nouveau projet space orchestré par des étudiants de l'école d'art La Cambre, présente des oeuvres de Nicolas Bourthoumieux et Dougie Eynon. Les deux artistes ont concocté ensemble des bombes de fumée, avec des ingrédients de la vie courante, et ont ensuite documenté, en vidéo et en photographie, l'effet visuel de leurs explosions et les métamorphoses que celles-ci opèrent dans l'espace urbain. Présentées par Outlandish, une plateforme réunissant des artistes utilisant la photographie comme médium, les images de Jan Kempenaers témoignent d'une autre forme de métamorphose urbaine et sociale. Ces images en noir et blanc prises il y a plus de vingt ans dans diverses provinces belges montrent à voir des panneaux publicitaires perdus dans des décors qui semblent inhabités, des sites industriels désertés et d'autres paysages silencieux qui révèlent déjà le style naissant du photographe belge désormais établi.

Sans prendre les airs ostentatoires d'un manifeste, l'exposition rassemble de nombreux projets réflexifs (des conditions d'existence / de présentation de l'oeuvre d'art, ses modes de circulation,  etc.). A ce titre, l'oeuvre de Cyril Verde, intitulée « Beloved Assets » et présentée par Thankyouforcoming est peut-être la plus exemplaire, puisqu'elle renverse complètement la logique économique habituelle des foires d'art. Cette installation est en effet un assemblage évolutif d'objets – tapis, table, etc. - achetés sur Ebay par l'artiste au cours de la durée de POPPOSITIONS et transportés sur le lieu d'exposition par leurs revendeurs. L'artiste devient ici l'acheteur et son travail, plutôt que d'être disséminé par des ventes successives pendant la foire, se construit a contrario par des aquisitions.

A la fin du parcours, le salon d'écoute aménagé par Document offre aux visiteurs la possibilité de terminer leur visite en se prélassant au son des sets de deejays locaux. Le décor, fabriqué avec des objets domestiques recyclés pour l'occasion – les lampes de chevet ou de bureau se transforment en spots de soirée, des vieilles bobines de film deviennent des slit drapes – s'inspire de la notion d'hétérotopie de Michel Foucault. A l'instar d'une cabane d'enfant, l'« espace-autre » créé par Document propose une plateforme alternative alliant musique et arts visuels dans une ambiance communautaire.

Pop up space qui se définit à la fois comme une pro- et op-position, POPPOSITIONS est la claire démonstration qu'à l'époque du « laisser-fairisme» – pour reprendre l'intitulé du débat organisé dans le cadre de la foire au sujet de l'influence de plus en plus marquée des foires d'art sur l'agenda artistique – des alternatives restent possibles. Alors que certains préfèrent crier défaite face à l'ampleur étourdissante du marché, les divers participants à POPPOSITIONS démontrent tous que l'absence de moyens financiers ne freine nullement l'engagement pour et le développement de la création contemporaine. Au contraire, c'est loin de l'ambiance surchauffée de Art Brussels et sa pléthore de « parallel events », que l'art et les relations humaines qu'il engage refont à nouveau sens. 

http://poppositions.com

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