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JEAN-LUC MOULèNE

ERG’STUDENTS + MOULèNE

16.02 - 08.03.2012
Ecole de Recherche Graphique, Bruxelles

Par Alice Dusapin

erg’students + moulène

Avec une simplicité déconcertante, Jean-Luc Moulène (JLM), à peine rentré de son exposition personnelle Opus + One à Dia Beacon, et Marc Touitou, graphiste et fidèle partenaire de l'artiste français, répondent à l’invitation de Corinne Diserens, commissaire d'exposition qui vient d’être nommée Directrice de l'Ecole de Recherche Graphique à Bruxelles, à organiser un workshop de trois jours avec une vingtaine d’étudiants, toutes classes et tous âges confondus. Les résultats des trois jours de réflexion et de travail autour de la question de l’image, de l'identité visuelle et du dispositif de présentation, font l'objet d'une exposition dans la galerie de l'école. Après un tour de table où chacun se présente, JLM pointe du doigt une boîte scellée en bois, à l’intérieur de laquelle se trouvent ses 39 tirages photographiques des Objets de Grève, et pose sur la table un exemplaire de chacun de ses journaux. Commence le montage de l’exposition erg’students + moulène.

 

Depuis 1996, JLM, en étroite collaboration avecTouitou, travaille à la création, la production et la diffusion de journaux gratuits dans le cadre de divers événements, tels que des expositions, des foires, des biennales, des manifestations ou même des congrès. L'artiste opère selon deux méthodologies : soit il crée des images spécifiquement pour un journal, tel que pour la publication Le Louvre, soit il sélectionne des photographies existantes dans son “journal impersonnel”, sorte d’atlas de ses photographies, tel que pour Honni Soit.

 

Au total, l'artiste a déjà produit 9 journaux, dont huit sont présentés à l'ERG : a vida, a amor, a morte produit dans le cadre de la 25ème Biennale de Sao Paulo le 23 mars 2002 ; NVO (Nouvelle Vie Ouvrière) diffusé lors du 47 ème congrès de la CGT le 24 mars 2003 présente 40 Objets de Grève ; Honni Soit incluant des photographies tirées du «journal impersonnel» est le supplément du journal Ouest France distribué dans le cadre de l'exposition de l'artiste au musée des Beaux Arts de Nantes le 23 octobre 2003 ; Le Louvre distribué en supplément du journal Le Monde le 30 novembre 2005 montre des photographies de sculptures antiques choisies par JLM dans les collections du musée ; Le tunnel diffusé à l’occasion de l’exposition Air de Paris au Centre Pompidou en 2007 publie des photographies d’inscriptions écrites par un anonyme dans le tunnel du boulevard de Bercy entre 1996 et 2001 ; Eitheror, en supplément du Vientiane Times le 29 novembre 2007 et produit dans le cadre de la 1ère Biennale de l’Image à Luang Prabang ; Personne éparpillé dans les rues de Bordeaux lors de l’événement Evento le 11 novembre 2009 ; et enfin Milosao daté du 4 octobre 2009 et produit à l'occasion de la Biennale de Tirana en Albanie.

 

Il serait erroné de croire que ces journaux ne sont que de simples reproductions des photographies de l'artiste. Le journal réceptionne non seulement les images de JLM, les démultiplie et les diffuse, mais offre également de nouvelles possibilités de lecture des images. L’accrochage de l'exposition à l'ERG montre bien que le journal devient une alternative à l’original. Contrairement aux tirages des Objets de Grève classiquement accrochés au mur, les journaux peuvent être manipulés à l’aide d'une baguette de lecture. Le sens de la lecture devient ainsi incertain, les images peuvent être regardées seules ou par association, un début et une fin existent, mais commencer par le milieu reste possible. Le papier journal donne en outre aux images imprimées une autre manière d’exister physiquement : celles-ci peuvent être pliées, froissées, punaisées au mur etc. Les images ne sont ainsi plus incarnées dans un seul mais dans plusieurs supports. On note d'ailleurs que le journal de la Nouvelle Vie Ouvrière présente la totalité des Objets de Grève dont les exemplaires sont accrochés au mur. Les premiers conseils “moulèniens” prennent ainsi du sens au montage de l'exposition. L'artiste dit en effet tenter d’insérer la réception de l’œuvre dans l’œuvre elle-même. Grâce à ses journaux, JLM devient son propre commissaire d’exposition (l'artiste parle d’ailleurs plus volontiers de «présentation»).

 

La production du journal est une aventure humaine et sociale, comme le souligne l’artiste. En ce sens, JLM est un ouvrier-poète qui aime et défend le travail collectif. La diffusion de son travail est également primordiale puisque c'est elle qui permet aux oeuvres reproduites de sortir des lieux de présentation. Comme l'explique JLM, « Il y a cette volonté de s’adresser à des gens qui ne parlent pas la langue de l’art. Il me semble que c’est l’un des plus beaux défis pour un artiste». Enfin, ces papiers imprimés portent aussi en eux leur propre histoire, ils sont les réminiscences d’un événement passé. Ainsi le supplément économique de Valor, a vida, a amor, a morte est un exemplaire d’une production de 100.000 journaux, soit un volume de 43 m3 présenté en tas sur des palettes, et destinés à être emportés par les visiteurs. L’ensemble formait un objet sculptural rectangulaire prêt à être dispersé, présenté face aux originaux, dans une salle ovale lors de la Biennale de Sao Paulo en 2002.

 

JLM dit s’intéresser autant aux multiples qu’aux originaux. L’exposition erg’students + moulène en est le point d’orgue, puisque c’est la première fois qu''est réunie la totalité de ses journaux (excepté produckt/bendingungen, supplément du Tagespielt sorti le vendredi 20 décembre 1996) présentés en copies uniques, accrochées verticalement au mur, comme des virgules qui ponctuent cette longue phrase que forment les Objets de Grève.

 

Les 39 Objets de Grève, des tirages cibachrome, 47 x 36 cm, montés sur diassec, traversent tout l'espace de la galerie en une ligne continue. Ce travail, débuté en 1999, consiste à répertorier puis à photographier des objets fabriqués par des ouvriers grévistes qui détournèrent les machines et chaînes de production en guise de protestation. Ces objets de révolte, à la fois insolites et ironiques, portent en eux des histoires et des revendications spécifiques. On découvre ainsi un paquet de cigarettes Gauloises rouge fabriqué lors des grèves de la Seita en juin 1982 par la CGT, une robe Nina Ricci imaginée et confectionnée par les petites mains de la maison pour protester contre la fermeture des ateliers de haute couture ou encore l'exemplaire du Herald Tribune paru le 5 juin 1987 dont l'absence d'images est occasionnée par la compression d’horaires du personnel du journal. Le dos de chacun de ces tirages est de couleur jaune, couleur qui se reflète sur le mur et fait apparaître une sorte d’auréole de lumière autour des oeuvres. Le jaune, nous rappelle JLM, «c’est la couleur de celui qui brise la grève, l’œuvre n’est ni pour ni contre : elle incarne».

 

JLM présente aussi un des ses autres media de prédilection : la sculpture. Pour l’occasion la galerie Greta Meert a prêté une pièce inédite de l'artiste qui datede 2008, intitulée Standart et la cendre. L’objet est posé au centre d'une table, faite d\'un simple panneau de bois peint en blanc, aux angles biseautés et posée sur des pieds en métal. L'oeuvre est une bouteille en plastique reformée par l'artiste au coin d'une cheminée. Telle une urne contemporaine, elle contient les cendres du feu qui l’a déformée. Cette pièce fait écho aux Objets de Grève : il s'agit en effet d'un objet de consommation de masse modifié par l’artiste « en grève », comme il aime parfois se présenter lui-même.

 

Au centre de l'espace de la galerie de l'ERG, sept productions des étudiants, pensées et fabriquées avec JLM et Touitou, sont posées sur des planches de bois et parpaings. Au cours de ce workshop, les élèves se sont vu confronter à la création d’un papier imprimé - ici non pas un journal mais une affiche - dans un temps limité, en équipe et avec les moyens du bord, à savoir l’imprimante de l’école. Il s’agissait de se replacer dans les conditions proches de l’élaboration d’un supplément quotidien, tout comme JLM s’y est souvent vu confronté. Ces affiches, réimprimée au fil de la durée de l’exposition, prennent la place habituellement réservée aux journaux de JLM : au sol, en grande quantité et gratuites.

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